Petits réacteurs modulaires : Une distraction dangereuse au nom de l’urgence climatique

Avec un parc vieillissant et le désastre de l’EPR, Macron mise sur une nouvelle illusion du nucléaire : les petits réacteurs modulaires. En tant d’eurodéputée, fondatrice de la Criirad et militante anti-nucléaire, je dénonce les annonces du Président d’investir à pertes dans ces mini-centrales nucléaires sans avenir.

Nous y voilà. Dans le cadre du plan France 2030, doté de 30 milliards d’euros, le président Macron a annoncé une nouvelle enveloppe d’un milliard d’euros pour le développement, entre autres, des petits réacteurs modulaires ou SMR (« small modular reactors ») dont la puissance est comprise entre 10 et 300 MW. EDF aurait en projet son SMR d’une puissance de 170 MW, baptisé « Nuward » pour « Nuclear Forward » (« En avant le nucléaire ! »).

Pour les défenseurs du nucléaire, ces réacteurs de plus petite taille (ou “SMR”) seraient plus sûrs et plus facilement acceptés par la population. Pourtant, il ne s’agit pas de petits réacteurs non plus ! Avec 170 MW, Nuward représente 40% de la puissance du réacteur 1 de Fukushima, ce qui est loin d’être insignifiant.   Les sites devraient se multiplier, alors qu’il est impossible, de nos jours, de créer une centrale nucléaire dans un nouveau site, particulièrement proche d’une agglomération. Je m’interroge : qui voudra accueillir ces réacteurs, des pro-nucléaires ?

Ne multiplions pas des SMR sales et dangereux

Tout en vantant les avantages de sûreté accrue de leur hypothétique conception de réacteurs, les promoteurs des SMR veulent miner la sûreté nucléaire en exigeant des règles de sûreté moins strictes que celles appliquées aux réacteurs « classiques »[1]. En France,  l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)[2] confirme que les standards de sûreté actuellement en vigueur ne doivent pas être abaissés au motif que les SMR seraient plus sûrs que les réacteurs de puissance plus importante. Au contraire, leurs avantages présumés doivent être mis à profit pour améliorer la sûreté nucléaire.

En outre, multiplier les installations de petite taille soulève d’autres problèmes : encore plus de sites nucléaires et des transports radioactifs potentiellement plus nombreux, augmentant ainsi la vulnérabilité du territoire français face au risque d’accident et à la menace terroriste. Ils perpétueront la pollution des mines d’uranium et les rapports néocoloniaux de la France avec les pays producteurs de minerais et continueront à générer des déchets radioactifs ingérables. Comment le Président peut-il parler de “meilleure gestion des déchets” alors que nous sommes dans l’impasse ? Les piscines, près des centrales, débordent de déchets, les stocks de déchets de toutes catégories ne cessent de s’accumuler et Cigéo, à Bure où je me suis rendue à plusieurs reprises, prouve chaque jour une évidente infaisabilité en termes de sûreté et de coût.

Les SMR n’ont aucune crédibilité industrielle

Il n’existe pas à ce jour de filière industrielle permettant l’émergence des SMR. Les modèles proposés prendront une décennie ou plus à se développer. Ces réacteurs ne seraient pas opérationnels avant 2035. Cette date est hors délai pour répondre à l’actuelle envolée des prix de l’énergie et pour la décennie à venir, décisive pour réduire de moitié nos émissions.

Comment croire qu’EDF, incapable de construire l’EPR de Flamanville, pourrait en fabriquer plusieurs autres ?

Pour être rentables, ces réacteurs devraient être construits en série et nécessiteraient des commandes par dizaines d’unités. Malgré les effets d’annonce, la demande pour de telles installations reste très faible, leur prix étant très élevé.  Comment croire qu’EDF, incapable de construire l’EPR de Flamanville, pourrait en fabriquer plusieurs autres ? Les retards et surcoûts rencontrés par les deux seuls SMR actuellement en fonctionnement et les différents modèles en projet dans le monde laissent penser qu’ils connaîtront les mêmes déboires que les réacteurs de grande taille. Ce serait un gaspillage d’argent public pour sauver une industrie en difficultés techniques et financières.  Cette industrie en ruine a l’espoir fallacieux d’exporter cette technologie vers les pays émergents. 

Au Parlement européen, je serai vigilante pour que l’Union européenne ne finance pas l’exportation du nucléaire. Alors que j’alertais lundi 10 octobre 2021 la commissaire Jutta Urpilainen sur l’initiative UE-Afrique pour l’énergie afin qu’elle ne subventionne pas de fausses solutions, elle m’a confirmé que « l’Union européenne ne finance pas de nucléaire en Afrique et qu’elle espère que ce ne sera pas le cas dans l’avenir“. J’y veillerai.

Face à l’urgence climatique, les énergies renouvelables ont déjà fait leurs preuves

L’argument d’avoir besoin de l’énergie nucléaire pour arriver au “zéro émission nette » ne tient pas. Une étude de 123 pays sur 25 ans a révélé que les pays qui ont investi dans les énergies renouvelables ont davantage réduit leurs émissions de carbone que ceux qui dépendent de l’énergie nucléaire[3].

Les pays qui ont investi dans les énergies renouvelables ont davantage réduit leurs émissions de carbone que ceux qui dépendent de l’énergie nucléaire

Pour répondre à l’urgence climatique, et je persévère, le bon sens exigerait de miser fortement sur des options éprouvées, rapides à mettre en œuvre et peu onéreuses, comme les énergies renouvelables et le soutien à la rénovation énergétique. Au cours de la dernière décennie, le coût de construction de l’énergie solaire, éolienne et du stockage par batterie a considérablement diminué, tandis que le coût de construction de nouveaux réacteurs nucléaires a augmenté.  Les petits réacteurs seront encore plus chers par unité de puissance que les grands actuels. Les quelques estimations pour différents projets de petits réacteurs modulaires suggèrent que le coût de leur électricité serait deux fois supérieur à celui des réacteurs les plus puissants, relève le rapport World Nuclear Industry Report[4].  En outre, le nucléaire crée moins d’emplois que les énergies renouvelables. Une étude américaine a révélé que l’énergie solaire crée six fois plus d’emplois que l’énergie nucléaire pour chaque gigawattheure d’électricité produit[5].


[1] M. V. Ramana et al., “Licensing small modular reactors,” Energy, 61, pgs. 555 – 564

[2] https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-38346-Note-IRSN-SMR.pdf

[3] https://www.sciencedaily.com/releases/2020/10/201005112141.htm

[4] https://www.worldnuclearreport.org/-World-Nuclear-Industry-Status-Report-2020-.html

[5] https://rael.berkeley.edu/wp-content/uploads/2015/04/WeiPatadiaKammen_CleanEnergyJobs_EPolicy2010.pdf

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Par Michèle Rivasi

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