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Lobbying: À la santé des labos (L’Humanité)

23 Mai 2013

Medias, Revue de presse

Alexandra Chaignon
1657 words
22 May 2013
L’Humanité

Le scandale du Mediator a entrouvert la boîte de Pandore, dévoilant les méthodes des laboratoires en France, mais aussi à l’échelle de l’UE, où ils exercent un lobbying intense pour éviter toute réforme trop contraignante sur le médicament. Au risque de mettre en péril la santé publique.

Influences inavouables

Le désastre engendré par le Mediator a été révélateur de pratiques néfastes en termes de santé publique. Mais derrière ce scandale sanitaire, c’est bien le fonctionnement des laboratoires qui a été mis en cause, avec tout ce que l’affaire Servier a révélé en matière de dysfonctionnements et de défaillances structurelles, notamment la trop grande collusion des autorités sanitaires avec les firmes pharmaceutiques: conflits d’intérêts de certains experts chargés de donner leur avis aux autorités sur un médicament, effets secondaires passés sous silence, études cliniques arrangées et lobbying sur les pouvoirs publics pour éviter toute réforme trop contraignante pour l’industrie pharmaceutique.

En France mais aussi en Europe

Et pour cause, comme le rappelle Antonyia Parvanova, eurodéputée bulgare (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe, ADLE), «90% de la législation pharmaceutique est faite au niveau européen». Selon un chiffre souvent cité, les quatre cinquièmes des directives européennes seraient issues des cabinets de lobbying.

Les firmes jouissent en effet d’une oreille attentive auprès des autorités européennes, qui ont toujours affirmé poursuivre à travers l’harmonisation européenne une ambition sanitaire et industrielle. La directive-cadre de 1965 relative aux spécificités pharmaceutiques est à ce sujet très explicite: elle précise que toute réglementation relative au médicament doit « avoir comme objectif essentiel la sauvegarde de la santé publique» mais que ce but «doit être atteint par des moyens qui ne puissent pas freiner le développement de l’industrie pharmaceutique ».

Le message est clair

Alors qu’au niveau européen, le lobbying est une pratique institutionnalisée et reconnue, on dénombre plus de 20000 lobbyistes à Bruxelles. Parmi eux, les firmes pharmaceutiques sont des plus actives. D’après Roger Lenglet, auteur de l’ouvrage 24heures sous influence, comment on nous tue jour après jour, dans lequel il dénonce la manière dont les groupes de pression influencent les moindres parcelles de nos existences, « le lobbying est l’utilisation de toutes les stratégies d’influence possible pour favoriser les intérêts des acteurs économiques (…). L’objectif du lobby peut être de maintenir ou de développer un marché, par exemple celui de produits mis en cause pour leur toxicité, ou tout simplement de renforcer une position face à des concurrents ». Comme il le souligne dans son ouvrage, « l’installation des lobbies au cœur du pouvoir s’est banalisée. Les rencontres dînatoires et les colloques organisés par les lobbies au sein même des institutions se sont multipliés ».

« Qu’on reçoive les lobbies, c’est normal. Il est intéressant de les écouter. C’est ce qui me permet d’affiner mes arguments, c’est indispensable », soutient Michèle Rivasi, députée européenne Europe Écologie-les Verts (EELV). Les lobbies apparaissent comme un moyen d’apporter aux parlementaires des éléments d’information, certes subjectifs, mais proches du terrain… Sous réserve de garder avec eux des relations distanciées.

Ce qui n’est souvent pas le cas. « On donne aux lobbies trop de liberté, c’est incestueux», dénonce ainsi Michèle Rivasi, prenent pour exemple «les sessions de formation sur les procédures d’autorisation de mise sur le marché (AMM) de médicaments organisées par l’Agence européenne du médicament mais en lien avec les laboratoires ».

La pratique s’est tellement banalisée que les lobbyistes vont jusqu’à adresser aux parlementaires des projets d’amendement ou de directive intégralement rédigés. Il n’y a plus qu’à recopier! À l’image de cette «prise de position» envoyée fin avril à un eurodéputé français par un consortium allemand d’industriels de la technologie médicale à propos du projet de règlement européen des dispositifs médicaux (implants – NDLR). Sous couvert de «fournir le maximum de sécurité au patient», le lobby Medical Mountain fait savoir que « l’accès rapide au marché pour les technologies innovantes en Europe doit être garanti». Pour ces industriels, «le projet montre une tendance à la réglementation excessive, qui peut ne pas être dans l’intérêt de ses auteurs. Des contrôles coûteux pénaliseraient les acteurs ».

Avec sa prise de position, Medical Mountain veut «s’assurer» que le projet «sera amélioré», son intérêt étant de «rester compétitif», conclut le lobby, sans manquer de rappeler que ce texte a été signé par 350 entreprises, qui représentent près de 18000 emplois. Une menace à peine déguisée et une pratique courante, confirme Antonyia Parvanova (ADLE): « Le chantage à l’emploi est un procédé dont usent régulièrement les lobbyistes. Ils ne manquent pas de rappeler à des eurodéputés que telle ou telle décision pourrait avoir des impacts négatifs sur l’emploi dans leur circonscription. »

La représentation d’intérêts s’exerce en direct – « les représentants de Sanofi et de GSK sont très présents », confirme Michèle Rivasi – mais aussi via des organisations professionnelles ou des cabinets de conseil. Ainsi l’Efpia (fédération européenne des associations et industries pharmaceutiques) s’est affirmée comme un représentant légitime des intérêts individuels des laboratoires et conduit une intense activité de lobbying auprès des instances européennes. Elle est d’ailleurs présentée comme responsable de nombreuses politiques adoptées dans ce secteur.

Boris Auray, sociologue à l’Inserm, auteur en 2004 du livre les Laboratoires pharmaceutiques et la construction d’une régulation européenne des médicaments, rapporte ainsi que « l’influence de l’industrie pharmaceutique est de loin le facteur le plus important dans la détermination des changements réglementaires ». Autrement dit, les politiques de régulation seraient clairement obtenues par l’industrie et seraient définies et mises en œuvre pour son bénéfice.

Prenons l’exemple de la directive sur la transparence des procédures de fixation des prix des médicaments dont le Parlement européen a voté la révision le 6février 2013. La proposition vise à permettre aux médicaments d’être mis sur le marché plus rapidement et de réduire la durée des décisions nationales sur la tarification et leur remboursement. Une décision qui affaiblirait considérablement la qualité des évaluations de ces produits. Mais qui va largement dans l’intérêt de l’Efpia qui a pour priorité « d’accélérer le processus d’approbation et de remboursement pour les nouveaux médicaments mis sur le marché ».

Actuellement, les firmes tentent également d’influencer le nouveau règlement sur les essais cliniques de médicaments à usage humain. Le 20mars dernier, les membres de la commission Itre (industrie, recherche et énergie), largement dominée par les firmes, se sont prononcés contre l’avis de la rapporteuse, Michèle Rivasi en l’occurrence, qui prônait la publication des essais cliniques et la consultation des comités d’éthique pour valider les protocoles en amont. Suivant en cela la position de l’Efpia, qui cherche à limiter ce qui doit être publié, arguant de la confidentialité commerciale et de la protection en matière de propriété industrielle.

« Il y a beaucoup de critiques sur les industriels qui feraient de la rétention d’information. C’est faux », clame Isabelle Clamou, de l’Efpia. « Les essais et leurs résumés sont déjà mis à disposition dans une base européenne destinée aux autorités de santé. » Pour cette représentante des laboratoires, la «vraie question» est de savoir «ce qu’il est utile de publier et à quel moment» et non pas «faire de la transparence pour la transparence», tout en glissant au détour d’une phrase que la publication des données n’est pas «idéale en termes d’attractivité».

« En l’absence de telles garanties (publication des essais, consultation du comité d’éthique), l’industrie pharmaceutique peut continuer à dissimuler des informations cruciales sur les effets des médicaments et nous ne sommes pas à l’abri d’un nouveau Mediator », s’insurge la députée EELV. « Nous devons connaître tous les résultats des essais cliniques, qu’ils soient positifs, négatifs ou mitigés. Il faut éviter à tout prix que les données des essais qui tournent mal disparaissent dans la nature sans que personne n’ait pu les lire. Car sinon comment éviter que ces essais ne soient répétés dans le futur et que de nouvelles personnes soient inutilement mises en danger », interroge la députée.

« Les résultats qu’ils ne veulent pas publier sont ceux qui sont les plus utiles scientifiquement parlant et déontologiquement parlant », précise Jim Murray, ancien directeur du Beuc (l’organisation européenne des consommateurs) sur son blog sur la science et la médecine. Sachant que selon le British Medical Journal, presque la moitié des résultats des essais cliniques ne sont jamais publiés…

En 2012, l’Agence européenne du médicament, jusqu’alors très critiquée pour son opacité, s’est justement engagée à publier d’ici début 2014 toutes les données sur un médicament en fonction des demandes soumises. Un coup dur pour les industries. C’est d’ailleurs ce qui a poussé AbbVie, une filiale du groupe américain Abbott, à intenter une action auprès de la Cour de justice européenne pour empêcher l’agence de divulguer des données détaillées sur les effets observés chez les patients dans le cadre des essais cliniques réalisés pour son médicament Humira contre l’arthrite rhumatoïde. Une action dans le but de protéger des informations «confidentielles et commercialement sensibles».

« Le problème, c’est que ces gros laboratoires ont des avocats terribles. Prenez Servier, il dispose d’une armada que la fonction publique n’a pas », témoigne Michèle Rivasi, qui résume: « Les laboratoires ne sont pas sur l’intérêt général mais sur le business. »

« Les scandales sanitaires et alimentaires qui se succèdent depuis les années quatre-vingt présentent tous un point commun: ils ne sont pas le fruit du hasard, mais d’une volonté délibérée de faire passer d’inavouables calculs avant le souci de la santé publique et de la légalité », assène Roger Lenglet. En effet, avec le temps, on observe que l’évolution législative et réglementaire du marché des médicaments ne s’est faite que sous le coup des scandales.

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