Tritium dans l’eau potable: Appliquons les principes de pollueur-payeur et de précaution!

PLUS DE 6 MILLIONS DE FRANÇAIS CONCERNÉS

Des relevés d’eau potable de l’Agence régionale de santé indiquent la présence de tritium dans l’eau potable de 268 communes françaises. L’ACRO (Association pour le Contrôle de la Radioactivité́ dans l’Ouest) et l’association Sortir du Nucléaire ont publié, le 17 juin 2019, un communiqué qui fait état de la contamination chronique des eaux de la Loire et de la Vienne par du tritium (l’hydrogène radioactif rejeté par les installations nucléaires). Les associations soulignent que les taux relevés concernant plus de 6,4 millions de personnes ne sont pas directement dangereux pour la santé, mais devraient inciter les autorités à changer les seuils d’alerte pour effectuer plus de contrôles sur les rejets des centrales. 

D’OÙ VIENT CE TRITIUM? ABSENCE DU PRINCIPE DE POLLUEUR PAYEUR

Les installations nucléaires sont régulièrement à l’origine d’une pollution en tritium dans des eaux de consommation. Le tritium est un isotope radioactif de l’hydrogène et est produit en très grande quantité́ dans le cœur des réacteurs nucléaires et se retrouve dans les effluents liquides et gazeux.  Lorsque les eaux destinées à la production d’eau potable sont puisées dans des cours d’eau en aval des points de rejets liquides des installations nucléaires, elles peuvent être contaminées par le tritium car cet élément n’est pas éliminé par les dispositifs classiques de traitement des eaux de distribution. 

Les rejets annuels de tritium par voie liquide sont en France de l’ordre de 10 000 milliards de becquerels(une désintégration d’atome radioactif par seconde)par tranche nucléaire de 900 MWe à 25 000 milliards de becquerels pour celles de 1 300 MWe[1]. Ces rejets qui sont effectués, selon les sites, dans les rivières, fleuves ou le milieu marin sont jugés acceptables par les autorités qui ont fixé des autorisations de rejet excessivement élevées et qui constituent en réalité des permis de polluer.  Ce n’est pas acceptable, les rejets radioactifs devraient entrer dans le périmètre des agences de l’eau, comme les autres polluants.

TRITIUM, UN LANCEUR D’ALERTE SUR L’ACTIVITÉ DES REJETS DES CENTRALES

Parmi les 122 communes d’île de France contenant du tritium, certaines ont des taux allant jusqu’à 10 becquerels par litre (Bq/l), parfois un peu plus. Cette valeur est faible et n’a pas de conséquence directe sur la santé humaine. Plus de 240 autres communes — majoritairement près des fleuves qui refroidissent les centrales nucléaires françaises — ont elles aussi du tritium dans leur eau potable, et souvent en plus grande quantité. Orléans, Nemours, Tours, Nantes ou Corbeil-Essonnes ont par exemple des taux oscillant entre 30 et 50 Bq/l.

En janvier 2019, des relevés à 310 Bq/l ont été effectués par l’ACRO dans le fleuve de la Loire, sur la commune de Saumur — en aval de cinq centrales nucléaires (Belleville, Dampierre, St-Laurent, Chinon et Civaux). Cette valeur anormalement élevée « suggère que des rejets ont été effectués en dehors des procédures habituelles », selon l’association. Plusieurs hypothèses sont retenues par l’ACRO pour expliquer ces 310 Bq/l : « un incident, des rejets non répertoriés, ou plusieurs centrales qui auraient effectué leurs rejets en même temps, avec un prélèvement effectué par les associations qui se serait produit peu après »[2].

Cette valeur doit être expliquée par EDF et les autorités. C’est un réel problème d’un manque de transparence des exploitants sur le déroulement des rejets qui se pose. La CRIIRAD demande depuis longtemps que les exploitants aient l’obligation de rendre publiques les dates et heures des rejets liquides des installations nucléaires, sans succès.  Cette transparence permettrait, selon l’association drômoise de « stopper les pompages pour l’irrigation ou la fourniture d’eau potable au moment des rejets et aiderait à mieux cibler les contrôles indépendants sur des périodes bien définies. »

QUE DIT LA LÉGISLATION ? UN SEUIL DE CONTRÔLE DE 100 BQ/L, BIEN TROP ÉLEVÉ

Un seuil de radioactivité de 100 Bq/l dans l’eau potable a été défini au niveau européen et est appliqué par la France. Ce seuil n’est pas sanitaire[3], il sert au contrôle de la gestion des rejets industriels  nucléaires.  Le seuil d’investigation de 100 Bq/l devrait être fixé à une valeur inférieure, étant donné que des valeurs de quelques becquerels par litre dans les eaux de consommation traduisent une pollution avérée dont il ne faut pas se satisfaire. Le Canada a par exemple fixé son seuil maximal de la radioactivité par le tritium pour l’eau potable à 20 Bq/l. Ce seuil de 20 Bq/l, adoptés par les eurodéputées, devait d’ailleurs être celui qu’aurait pu adopter l’Union européenne en 2013. Mais l’amendement des parlementaires européens a été balayé par le Conseil et la Commission qui ont confirmé la valeur de 100 Bq/l proposée par les experts Euratom. Dans le cadre du traité Euratom, le Parlement n’a malheureusement qu’une voix consultative. Avec un seuil à 20 Bq/l, les relevés qui sort actuellement de l’Agence régionale de santé auraient obligé l’ASN à enquêter sur les rejets des centrales.

QUEL SEUIL SANITAIRE ?  LE SEUIL DE L’OMS EST EXTRÊMEMENT CONTESTABLE

Sur la présence de tritium dans l’eau potable, les autorités se veulent rassurant en communiquant qu’on ne dépasse pas le seuil recommandé par l’OMS qui fixe un taux pour la potabilité de l’eau contaminée par le tritium à 10.000bq/L.  La dépêche AFP du 18 juin fait état de propos rassurants tenus par le service communication de l’ASN : « il n’y a pas de risque pour l’environnement ni pour le public ».[4]

Cependant, ce taux fixé par l’OMS pour la potabilité de l’eau contaminée par le tritium est extrêmement contestable et aboutit à minimiser cette pollution. Par exemple, l’OMS ne fait aucune recommandation spécifique au sujet des nourrissons et des femmes enceintes. Elle postule juste : « en cas de contamination prolongée de la source d’eau, une évaluation des doses aux nourrissons et aux enfants peut être envisagée ». La formulation n’est pas contraignante. Or le groupe d’âge le plus radiosensible est celui du nourrisson. Pour une même quantité́ de tritium incorporée, il recevrait d’après les modèles officiels une dose 3,65 fois supérieure à celle d’un adulte. 

De plus, il faut rappeler que l’OMS n’est pas indépendante sur ces questions. L’OMS est liée par l’accord de 1959 avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pour les questions relatives à l’exposition aux substances radioactives et à ses conséquences pour la santé. L’accord « WHA12-40 », entre l’OMS et l’AIEA de 1959 implique que tous les projets de recherche dont les résultats pourraient limiter la croissance de l’industrie nucléaire ne pourront être menés par l’OMS que si elle « collabore »[5] avec l’AIEA . Or l’’AIEA est une agence de promotion du nucléaire civil.  Selon ses statuts, son objectif principal est:  « D’accélérer et d’accroitre la contribution de l’énergie atomique à la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier» [6].

IL N’EXISTE PAS DE SEUIL D’INNOCUITÉ POUR LES RAYONNEMENTS IONISANTS

Selon la CRIIRAD[7], le seuil sanitaire de l’OMS pour le tritium a un niveau de risque cancérigène 160 fois supérieur à celui pris en référence pour les polluants chimiques. En outre, de nombreux experts reconnaissent que la radiotoxicité du tritium est sous-estimée par les modèles officiels de risque. De nombreuses recherches démontrent que l’efficacité́ biologique relative du rayonnement émis par le tritium est sous-évaluée, au minimum d’un facteur 2. Le seuil sanitaire de l’OMS est donc 300 fois trop élevé.

En effet, le tritium est de l’hydrogène radioactif. Comme toute la matière vivante est constituée d’atomes d’hydrogène, une partie du tritium rejeté dans l’environnement se retrouvera in fine dans les cellules des organismes vivants y compris dans l’ADN, créant à la longue une irradiation interne qui augmente les risques de cancer (entre autres). En matière d’exposition aux rayonnements ionisants, il n’existe pas de seuil d’innocuité. Toute dose augmente les risques.  C’est pourquoi la CRIIRAD prône une valeur- guide du tritium dans l’eau potable entre 10 et 30 Bq/l au maximum[8]. 

FAIRE RESPECTER LE DROIT EUROPÉEN ET LES PRINCIPES INTERNATIONAUX

Connaître exactement les raisons de cette contamination — même faible — de l’eau potable dans 268 communes, devrait être une priorité. Ces doses basées sur la présence du tritium doivent permettre de savoir qu’il se passe en terme de rejets radioactifs industriels.

La présence régulière, dans l’eau du robinet, de tritium rejeté par les centrales nucléaires met également en évidence un risque de contamination par d’autres polluants radioactifs à des niveaux beaucoup plus élevés. En cas d’accident grave, il n’y aura pas que du tritium rejeté, mais ce sont des millions de personnes qui risquent d’être privées d’eau potable.

Enfin, cette actualité pose une question environnementale cruciale : « Pourquoi l’industrie nucléaire est-elle autorisée à polluer 100 fois plus que le reste des industries fournissant des produits cancérigènes ? » L’article 191 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) présente le « principe de précaution » comme un élément constitutif de la politique environnementale européenne. Les intérêts économiques ne peuvent primer sur la protection de la santé et de l’environnement. Les normes actuelles sur la radioactivité que ce soit pour le tritium dans l’eau ou d’autres isotopes dans l’alimentation et l’eau doivent s’appuyer sur le principe de minimisation des expositions. Ce principe a été introduit il y a déjà̀ longtemps par la Commission internationale pour la radioprotection, qui s’est imposé à l’échelle internationale et qui est au fondement de la loi allemande sur la radioprotection (Art. 6 du Décret allemand relatif à la radioprotection). Le principe de minimisation implique que toute exposition à des doses de rayonnement inutiles doit être évitée!


[1] https://blogs.mediapart.fr/association-criirad/blog/170719/contamination-de-l-eau-potable-par-le-tritium-la-criirad-interpelle-les-autorites

[2] https://www.acro.eu.org/tritiumeaupotable/

[3] L’Union européenne a fixé des niveaux maximum admissibles dans les denrées alimentaires suite à un accident nucléaire pour cinq catégories d’aliments et quatre groupes des radionucléides dontl’iode-131, le strontium SR-90, le plutonium P-239. Ces valeurs sont d’ailleurs très élevées (les niveaux tolérés en Europe sont 10 à 20 fois plus élevés qu’au Japon) et je me bats pour une révision. Le règlement (Euratom) 2016/52 du conseil du 15 janvier 2016 fixeles niveaux maximaux admissibles de contamination radioactive pour les denrées alimentaires et les aliments pour animaux après un accident nucléaire ou dans toute autre situation d’urgence radiologique: 

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32016R0052

[4] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/contamination-radioactive-de-la-loire-a-saumur-20190618

[5] Dans l’article 1, § 3 on peut lire que « chaque fois que l’une des parties se propose d’entreprendre un programme ou une activité dans un domaine qui présente ou peut présenter un intérêt majeur pour l’autre partie, la première consulte la seconde en vue de régler la question d’un commun accord ». L’article 3 stipule que l’OMS et l’AIEA reconnaissent qu’elles peuvent « être appelées à prendre certaines mesures restrictives pour sauvegarder le caractère confidentiel de certains documents », mais sans préciser lesquels. https://www.criirad.org/actualites/dossiers%202007/accord_oms-aiea/Accord%20OMS-AIEA.pdf

[6] https://www.iaea.org/about/statute

[7] http://www.criirad.org/actualites/dossier2019/Note_CRIIRAD_tritium.pdf

[8] Voir la lettre ouverte de la CRIIRAD au ministre de la Santé, au ministre de la Transition Écologique et Solidaire et au président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire :

http://www.criirad.org/eau%20potable/2019-07-11_lettre-ouverte_H3-eau_1.pdf

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Par Michèle Rivasi

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