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Méthane: le gaz qui pèse lourd sur le climat

Conférence

Vers une stratégie européenne sur le méthane?

Mardi 20 mars au Parlement européen

A l’initiative de Michèle Rivasi, co-rapporteur sur la gouvernance de l’Union de l’énergie

La lutte contre le changement climatique se concentre en grande partie sur le dioxyde de carbone mais tend à oublier un gaz qui pèse lourd sur le climat : le méthane. Étant un précurseur de l’ozone troposphérique, il est également considéré comme un polluant atmosphérique. Comme les émissions de méthane proviennent surtout de la décomposition de la biomasse (en milieu humide en absence d’oxygène), l’agriculture (cultures de riz et élevage) joue un rôle important dans ces émissions. En Europe, les trois secteurs responsables de 99% des émissions de méthane sont l’énergie (fuites, grisou, etc.) , les déchets et l’agriculture (principalement l’élevage).

J’ai eu le plaisir d’organiser au Parlement européen, une conférence pour comprendre le véritable impact du méthane sur le climat, les différentes sources d’émissions de méthane et les possibles mesures d’atténuation. Cette conférence fut également une véritable opportunité de créer un espace de discussion pour les décideurs et diverses parties prenantes pour échanger sur les politiques d’atténuation des émissions de méthane.

Cette conférence a montré qu’un focus sur le méthane ne concerne pas seulement le secteur de l’énergie, mais aussi les secteurs des déchets et de l’agriculture. Il est indispensable et urgent de s’occuper sérieusement du méthane. Les potentiels de réduction sont importants à court et moyen terme et Ils sont mobilisables à des coûts raisonnables. Une stratégie européenne sur le méthane est primordiale dans la lutte contre le changement climatique.

Michèle Rivasi

 

Retrouvez le résumé de cet événement en français et en anglais

I Comprendre l’effet du méthane sur le climat

par Bernard Laponche, expert international de l’énergie et co-fondateur de Global Change.

Bernard Laponche a démontré de manière convaincante qu’en raison de ses caractéristiques très spécifiques, le méthane mérite une attention particulière par rapport aux autres gaz à effet de serre. Sa durée de vie dans l’atmosphère est beaucoup moins élevée que celle du CO2, elle est de l’ordre de 10-12 ans (contre plus de 100 ans pour le CO2) et son efficacité radiative par unité de poids est 120 fois plus élevée que celle du CO2.

Actuellement, les normes du GIEC se réfèrent à une période de 100 ans au-delà de l’année d’émission pour calculer le  « potentiel de réchauffement global » (PRG), mesuré en CO2 équivalent (CO2eq). Il est ainsi couramment admis que l’émission d’une tonne de méthane dans l’atmosphère a le même effet que 25 tonnes de CO2 et on retient que la part du méthane dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre est de 16%. Cette façon de comptabiliser les émissions de méthane masque leur effet réel et, de ce fait, ce gaz à effet de serre est négligé dans l’élaboration des politiques de lutte contre le changement climatique. On ne trouve ainsi pas un mot sur le méthane dans les conclusions de la COP21, ni dans aucun programmes politiques au niveau européen. Ces derniers se focalisent seulement sur le CO2.

Or un PRG du méthane égal à 25 n’est valable que sur une période de cent ans. Le temps de vie du méthane dans l’atmosphère étant beaucoup plus faible que celui du CO2, son impact climatique est d’autant plus élevé que la période horizon  choisie pour évaluer les effets des émissions de gaz à effet de serre sur le réchauffement climatique est proche de l’année d’émission. Par exemple, le méthane représente une part beaucoup plus importante des émissions de gaz à effet de serre de l’UE, si l’on s’intéresse à un horizon situé par exemple à 20 ans de l’année d’émission.

Le pouvoir de réchauffement global du méthane varie de façon importante avec la période de temps choisie. C’est en précisant la distance entre l’année d’émission et l’année  horizon, qu’on a la vraie valeur d’équivalence en CO2 et qu’on peut calculer l’impact sur le réchauffement climatique d’une trajectoire d’émissions de méthane. Si l’on s’intéresse à l’horizon 2050, date à laquelle l’Europe veut réduire de 50 % ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990, le PRG du méthane émis en 2020 n’est pas égal à 25 mais à 68.

Cette méthode de calculer le PRG du méthane et donc d’obtenir une valeur  correcte de ses émissions en tonnes équivalent CO2 pour toute trajectoire d’émission et à un horizon donné (2050 ou 2100 par exemple) permet ensuite, à partir des travaux du GIEC, de calculer les effets sur le réchauffement de la température moyenne à la surface du globe de différentes trajectoires d’émissions des gaz à effet de serre. On constate bien que ce calcul correct met en évidence des effets beaucoup plus importants des émissions  de méthane que ceux estimés avec un PRG « à 100 ans » couramment utilisé actuellement.

On peut penser que la méthodologie du GIEC, au niveau des recommandations aux décideurs,  ne changera pas, mais il est important de garder ces résultats à l’esprit lors de la conception des politiques d’atténuation du changement climatique. Surtout dans la mesure où la plupart des politiques sont basées aujourd’hui sur des objectifs pour 2030 ou 2050, considérés comme cruciaux pour éviter un emballement incontrôlable du système climatique.

Présentation de Bernard Laponche: télécharger

II. Focus sur les sources d’émissions de méthane et les solutions pour les limiter

Trois secteurs représentent 99% des émissions de méthane dans l’UE. Ces trois secteurs – à savoir les déchets, l’énergie et l’agriculture – sont très différents en termes de défis et de solutions pour atténuer les émissions. Trois experts scientifiques ont donc donné un aperçu de leurs secteurs respectifs.

  1. Secteur de l’Énergie

par Paul Balcombe, associé de recherche Imperial College London, Département de génie chimique

Les émissions fugitives associées à l’énergie sont issues pour deux tiers de l’industrie pétrolière et gazière et pour un tiers de l’industrie charbonnière. Dans sa présentation, Paul Balcombe s’est concentré sur les émissions fugitives du pétrole et du gaz. Les émissions fugitives se réfèrent aux fuites qui se produisent tout au long de la chaîne d’approvisionnement, depuis l’exploration, l’extraction, le traitement jusqu’au stockage et à la distribution. Ces émissions ont lieu au moment de l’extraction pour le charbon, dont les veines contiennent fréquemment du méthane (le grisou), et surtout pendant le transport et l’utilisation pour le gaz naturel.

Son analyse statistique englobant 1400 estimations de la littérature a montré que 50% des émissions fugitives de méthane sont causées par seulement cinq pour cent des installations émettrices, des installations supers émettrices. L’utilisation de meilleures techniques disponibles (BREF) et l’installation d’équipements efficaces réduiront ces émissions mais ne les élimineront pas.

Présentation de Paul Lacombe: télécharger

  1. Le secteur des déchets

par Philip Longhurst, Professeur à l’Université de Cranfield, Centre de Bioénergie et Gestion des ressources

Philip Longhurst a donné un aperçu des émissions de méthane dans le secteur des déchets. Les émissions de méthane sont dues au stockage de déchets biodégradables dans des conditions anaérobiques (en absence d’oxygène), comme dans une décharge. Ces déchets biodégradables comprennent les déchets alimentaires, mais aussi les déchets de papier, de bois, de jardin et de parc ainsi que les résidus forestiers et agricoles. Par conséquent, éviter, recycler (par exemple en tant que compost) et séparer les déchets (exclusion des biodéchets) sont les premières étapes à suivre. Ces mesures correspondent d’ailleurs aux politiques actuelles de l’UE.

Pour les décharges existantes, la récupération de gaz, fournissant du biogaz comme source d’énergie, est une option. Dans son étude de cas, M. Longhurst a montré comment une meilleure gestion des programmes de récupération des gaz des décharges existantes peut augmenter considérablement la quantité de biogaz, pouvant être utilisée pour la production d’énergie et réduire simultanément les émissions de GES.

Comme défis futurs, qui pourraient être abordés dans une stratégie de méthane de l’Union européenne, M. Longhurst a notamment souligné la maximisation de la séparation des produits dégradables et non dégradables, mais aussi la vulnérabilité de certains sites d’enfouissement aux inondations et glissements de terrain.

Présentation de Philip Longhurst: télécharger

  1. Le secteur agricole

par Pierre-Marie Aubert, Directeur du programme pour l’alimentation et la politique agricole a Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI)

Pierre-Marie Aubert a donné un aperçu des émissions de méthane du secteur agricole, qui représentent plus de 50% des émissions de méthane de l’Union européenne.

Il existe deux principales sources de méthane dans le secteur agricole, à savoir le fumier et la fermentation entérique. La fermentation entérique est le processus naturels de digestion des ruminants tels que les vaches, les chèvres et les moutons. La grande majorité des émissions provient des vaches qui représentent 80% des émissions de méthane agricole (le reste provient du fumier). Les approches techniques de réduction des émissions dues à la digestion entérique, comme la sélection génétique, la sélection des aliments, les additifs alimentaires et les antibiotiques, sont actuellement dans les premiers stades de la recherche. C’est pourquoi Pierre-Marie suggère d’adopter une approche plus systémique.

Pour faire face aux émissions de méthane provenant des digestions entériques, il souligne l’importance de prendre en compte l’alimentation de la vache. Le pâturage, par exemple, apporte des avantages au climat grâce à une séquestration plus élevée du carbone dans le sol, mais aussi en évitant les émissions dues aux changements directs et indirects d’utilisation des terres, qui peuvent par exemple être associés à la culture du soja.

La collecte et la méthanisation dans des digesteurs présentent une option pour atténuer les émissions de méthane provenant du fumier, ce qui peut avoir des avantages connexes dans la production d’engrais azoté. Cependant, il existe des inquiétudes quant à l’incitation de changements structurels vers une agriculture à grande échelle et plus intensive. Par conséquent, les politiques respectives doivent être soigneusement conçues afin d’éviter la création d’incitations perverses.

Présentation de Pierre-Marie Aubert: télécharger

III. Débat – Intervention de la société civile: pouquoi avons-nous besoin d’une stratégie méthane?

La stratégie américaine sur le méthane

William Dow, Environmental Defense Fund

William Dow a donné un aperçu de la stratégie américaine sur le méthane. Initiée en juin 2013 par l’administration Obama, la stratégie américaine sur le méthane vise à réduire les émissions provenant des sites d’enfouissement, de l’agriculture, des mines de charbon ainsi que des systèmes pétroliers et gaziers. Il repose en grande partie sur des mesures volontaires impliquant l’Environmental Protection Agency des États-Unis, le ministère de l’Intérieur, le ministère de l’Agriculture des États-Unis et le ministère de l’Énergie. La stratégie comprenait des partenariats avec des industries de tous les secteurs. Outre la stratégie fédérale sur le méthane, les États prennent également des mesures réglementaires supplémentaires. EDF travaille en collaboration avec les compagnies pétrolières et gazières pour réduire les émissions fugitives de méthane, démontrant ainsi que les réductions ne sont pas seulement faisables mais qu’elles représentent également une opportunité pour les industries.

Présentation de William Dow : télécharger

L’agriculture biologique

Kurt Sannen, éleveur de bétail biologique et représentant du BioForum Vlaanderen

Kurt sannen a fortement plaidé pour une transition de notre système agricole et alimentaire et a mis l’accent sur les multiples avantages que l’agriculture biologique peut offrir pour la protection du climat, faisant ainsi écho à la présentation de Pierre-Marie Aubert. Kurt Sannen a expliqué comment la solution consiste à consommer moins mais mieux la viande de vaches. Les vaches qui broutent à l’extérieur permettent non seulement une production de viande et de produits laitiers, mais aussi de multiples avantages pour l’environnement. L’agriculture devrait être un système d’intrants à base de sol, de pluie et de soleil, et les vaches peuvent faire partie de cette solution, car la gestion du fumier organique est un moyen d’augmenter la teneur en carbone du sol. En plus de cela, la capacité de rétention d’eau de ces sols est également beaucoup plus élevée que celle des sols gérés de façon conventionnelle. En outre, M. Sannen a souligné que les ruminants comme les vaches et les moutons ne devraient pas être utilisés pour transformer les céréales en viande et en produits laitiers, mais devraient plutôt être utilisés sur des terres qui ne conviennent pas à la culture, comme par exemple les prairies en montagne. En ce qui concerne la politique agricole commune, M. Sannen a déclaré que l’important montant d’argent public qu’elle représente devrait être utilisé pour soutenir les biens publics, tels que ceux fournis par l’agriculture biologique.

Présentation de Kurt Sannen:  présentation

Interventions de représentants de la société civile

Marco Contiero, Directeur Agriculture chez Greenpeace, a également souligné l’importance de changements plus systémiques dans le secteur agricole. Les solutions en fin de chaîne ne suffiront pas pour atteindre les objectifs ambitieux de l’UE en matière de protection du climat. De même, une intensification accrue sous prétexte d’atténuer les émissions ne fera que créer davantage de conflits en contredisant d’autres objectifs politiques, tels que la biodiversité, le bien-être animal et / ou la vitalisation des zones rurales. Une stratégie de l’Union pour le méthane offre donc l’opportunité de développer une approche plus holistique.

Olga Kikou, responsable des affaires européennes à Compassion in World Farming (CIWF), a souligné que de nombreuses approches pour une agriculture prétendument plus respectueuse du climat se font au détriment du bien-être des animaux. Une intensification plus poussée de la production animale devrait être évitée et les animaux devraient être élevés avec l’accès aux pâturages, leur fournissant la capacité d’exprimer des comportements naturels. En outre, il convient de noter que le passage des ruminants (bovins, caprins et ovins) aux monogastriques (poulets et porcs) serait préjudiciable au bien-être animal, car la majorité de ces animaux sont élevés dans des systèmes intensifs et de vastes zones de terres sont utilisées pour cultiver leurs aliments. Une réduction significative de la consommation de produits animaux est une mesure nécessaire pour l’atténuation du méthane.

Nikolai Pushkarev, coordinateur politique de l’Alliance européenne pour la santé publique (EPHA), a souligné les risques que présente le méthane pour la santé humaine. Mis à part les menaces du changement climatique font peser sur la santé humaine, le méthane est également un précurseur de l’ozone troposphérique, un polluant atmosphérique important. En outre, il a fait valoir qu’aucun pays ne peut s’attaquer seul à la pollution de l’air et au changement climatique, ce qui témoigne de la valeur ajoutée de l’Union européenne pour agir sur le méthane. En outre, l’article 3 du traité sur l’Union européenne définit clairement les priorités de l’UE: « L’objectif de l’Union est de promouvoir la paix, ses valeurs et le bien-être de ses peuples ».

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  • Communiqué de presse – Strasbourg, 13 novembre 2018

    Avec son objectif d’atteindre la neutralité nette des gaz à effet de serre (GES) dans la seconde moitié de ce siècle, l’Accord de Paris a été salué comme l’accord sur le climat le plus ambitieux à ce jour. Mais il ne peut être ambitieux et efficace seulement si les politiques suivent. Ce mardi 13 novembre 2018, le Parlement européen a approuvé l’accord sur la gouvernance de l’Union de l’énergie et de l’action climatique (+475/-100/Abst 33).  Il ancre le concept de ‘budget carbone’ à l’horizon 2050 dans la législation de l’UE en soulignant la nécessité de parvenir le plus tôt possible à une économie zéro nette émissions.

    Réaction de Michèle Rivasi, eurodéputée du groupe des Verts/ALE et co-rapporteur sur la gouvernance de l’Union de l’énergie réagit :

     

    « Ce règlement va nous permettre de s’orienter vers l’Accord de Paris. Tous les pays de l’UE devront désormais établir des plans d’action nationaux conformes à l’objectif de l’Accord de Paris, qui est de maintenir le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C, pour atteindre une température de 1,5 °C. Pour la première fois, nous avons ancré dans le droit de l’Union la nécessité de parvenir le plus tôt possible à zéro nette émissions de gaz à effet de serre.

    C’est une première, les objectifs 2030 pour le climat (les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique) devront être alignés sur un budget carbone de l’UE et une stratégie climatique et énergétique à long terme qui soit compatible avec les objectifs de Paris. Cela nécessite de transformer en profondeur les principaux secteurs émetteurs – plutôt que de procéder à des améliorations marginales pour atteindre des objectifs à court terme.

    Cet accord apporte beaucoup de nouveautés dans la législation européenne. Il demande une stratégie européenne et complète sur le méthane, dont l’impact climatique est d’autant plus élevé que la période de référence choisie est courte, étant donné sa coute vie dans l’atmosphère. La gouvernance pointe aussi la pauvreté énergétique qui est un enjeu à ne pas sous-estimer. Aujourd’hui, personne dans l’Union européenne ne devrait avoir à choisir entre se chauffer, se rafraîchir ou manger.

    Cette gouvernance de l’Union de l’énergie et de l’action climatique ouvre la voie à la transparence et à la participation des collectivités locales à construire l’avenir énergétique et climatique de leur pays. L’accès aux informations pertinentes via une plateforme européenne en ligne, ainsi qu’un dialogue permanent avec les parties prenantes dans l’élaboration ou la révision de plans vont permettre de tenir les gouvernements responsables de leurs objectifs.

    A la COP24 à Katowice, l’attention va se porter sur la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Ces éléments de bonne gouvernance sont essentiels pour la crédibilité de l’Union européenne sur la scène internationale. Nous demandons maintenant à la Commission d’apporter une réponse sérieuse et concrète au changement climatique et de mettre en place une stratégie à long terme conforme à la dernière recommandation scientifique relative aux défis soulevés dans le rapport spécial du GIEC sur 1,5 °C. Il n’y a pas de temps à perdre ! »

    Intervention en plénière le 13 novembre 2018:

    La gouvernance de l’Union de l’énergie est un bel exemple de réussite européenne:

    Vidéo Europarl TV:

    Réaction de Michèle Rivasi sur la Stratégie climat 2050 de la Commission européenne:

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